Depuis quelques temps, la ménopause, et même la préménopause, sont au devant de la scène. Le sujet sort du tabou, et les femmes parlent de leurs symptômes. Variation d’humeur, bouffées de chaleur, prise de poids, brouillard mental… Le changement hormonal a des impacts très concrets sur la vie quotidienne des femmes et il semble plutôt positif que l’on puisse l’évoquer sans tabou. La candidate écologiste Marine Tondelier vient même d’affirmer vouloir faire de la ménopause un enjeu de santé public.
Le tabou pesant sur les règles s’est levé progressivement. Des ados de 2026 peuvent se sentir à l’aise d’en parler ou de demander des protections, là où des ados de 1980 étaient encore concentrées sur l’absolue nécessité que personne ne puisse s’apercevoir qu’elles avaient leur règles. Il s’agit d’un changement progressiste que l’on ne peut que souhaiter. Un mouvement similaire pour lever le tabou des changements accompagnant la ménopause est donc une bonne chose, sur cet aspect. Malheureusement, dans la médecine capitaliste actuelle, il est rejoint par une pathologisation du corps des femmes, et une marchandisation de celle-ci.
Néomédicalisation
La médicalisation de la ménopause entre dans le cadre de la médicalisation de la vie en général. Des expériences de vie « normale » que sont la naissance, la mort, la puberté, la vieillesse, l’humeur, ou le désir sexuel sont progressivement redéfinies comme des situations problématiques auxquelles on doit remédier [1]. Cette tendance est renforcée d’une part par le développement des technologies de diagnostic médical et par le néolibéralisme qui va entériner le caractère individuel de toute déviance à la norme et promouvoir la commercialisation de « solutions » individuelles à ce « problème ». L’épidémiologiste canadienne Abby Lippman suggère pour cela le terme de néomédicalisation.
Le corps des femmes, pathologique pour la médecine
Historiquement, le corps des femmes a toujours été jugé pathologique par le corps médical, en en faisant ainsi un terreau fertile pour cette néomédicalisation. Le corps des femmes, tout comme celui des personnes racisées, est étudié en médecine comme un corps déviant par rapport au corps légitime, qui est celui de l’homme blanc
« Femmes et maladie ont été associées de longue date dans les sociétés occidentales. Les femmes, considérées comme un groupe naturel plutôt que social, représentaient « le sexe faible » : fragiles, à la merci des dérèglements de leurs organes (en particulier de leur utérus), toujours menacées, aux plans physique comme psychique, par des déséquilibres. C’étaient – ce sont – des corps à contrôler, à juguler, à perfectionner par des artifices. La médecine a joué un rôle prépondérant dans la construction d’une vision pathogène du corps des femmes […]. Elle devient aussi l’un des principaux agents de contrôle du corps des femmes, au nom de la santé et du bien-être de ces dernières. [3]
Au XIXème sicèle, ce ne sont pas moins de 100 000 femmes qui ont subi une ovariectomie bilatérale (l’ablation de leurs deux ovaires sains), pour « folie menstruelle » (avec un taux de mortalité de 15 à 20%)[4]. Le créateur de cette procédure était le Dr Battey, fondateur de la Société Américaine de Gynécologie en 1876. A cette période, les médecins hommes ont pris progressivement la place des soignantes et sages femmes sur les rôles obstétriques et gynécologiques. Ils entérinent des présupposés mysogynes et eugénistes sur la faiblesse physique et mentale des femmes et attribuent la cause de la maladie mentale, l’hystérie, et des comportements déviants des femmes à un « utérus irritable ».
Si l’hystérie a disparu du vocabulaire, la pathologisation du corps féminin se vit en 2026 tout au long de la vie, dans un parcours de prévention médical où les femmes doivent régulièrement consulter un médecin pour vérifier que les parties féminines de leur corps ne sont pas malades, à la différence des hommes qui peuvent poursuivre leur vie dans leur corps légitime tant qu’ils ne constatent pas de problème [5].
Dans les pays riches, les femmes des classes moyennes et supérieures ont intériorisé l’obligation de consulter régulièrement une gynécologue, indépendamment d’un problème de santé, d’une grossesse ou d’une prise d’hormones. Le « frottis annuel » de dépistage du cancer du col de l’utérus, la mammographie de contrôle à partir d’un âge seuil, prônées par des campagnes de santé publique, maintiennent les femmes dans l’orbite du cabinet gynécologique.
Marilène Vuille, Encyclopédie critique du genre [2]
Marie Ménoret, sociologue et anthropologue, a souffert d’un cancer du sein et analysé le sujet de son dépistage systématique, qui finit par rendre cette partie du corps des femme potentiellement pathologique, et menaçant en soi.
La médicalisation du cancer du sein élève le fait même d’être femme (du moins, passé l’âge de 50 ans, voire de 40 ans) au rang de facteur de risque. Le processus de médicalisation vient se greffer sur la naturalisation du groupe social des femmes pour faire équivaloir « être femme » à un problème médical. Le rôle de la prévention est tout à fait central dans ce processus. En effet, la médicalisation d’un phénomène social est en quelque sorte parachevée lorsque la médecine parvient à le redéfinir en termes médicaux et qu’elle propose non seulement des thérapeutiques pour le traiter, mais encore des moyens de prévenir les dangers potentiels qu’il recèle. En l’occurrence, il va s’agir de prémunir les femmes contre les risques de « la féminité » elle-même (autrement dit, de la définition naturaliste du fait d’être femme). Dans leur expérience concrète, cela va les conduire à percevoir certains de leurs organes (ici les seins) comme une menace à leur propre santé.« le
La ménopause comme enjeu de santé public?
Le fait qu’une candidate supposée de gauche propose de placer la ménopause comme enjeu de santé public en dit long sur l’absence de vision de santé publique. La ménopause faisant partie du vieillissement physiologique des femmes, on ne voit pas trop l’intérêt d’en faire un problème de santé public, à part à vouloir le médicaliser à outrance avec des consultations en centre experts et des traitements médicamenteux spécifiques, ce qui ne fera que créer un nouveau marché médical de niche. Le CHU de Bordeaux a créé son « centre de la ménopause » qui vous propose divers examens de dépistage comme une sorte de contrôle technique de vieillerie. Et si vous aviez en fait de l’ostéoporose sans le savoir?? Eh bien oui, vous en aurez, c’est la vie. Et la médecine ne peut pas y faire grand chose, le plus efficace pour ne pas casser trop vos os est de faire de l’exercice régulièrement (mais pour cela il faut du temps, de l’espace, de l’air pur…). Au moins, vous sortirez de là avec divers tampon médicaux qui certifient votre état de viellerie, ménopausée, ostéoporotique et que sais-je encore.
L’idéal serait simplement de pouvoir appréhender tous les humains vivant sur cette Terre avec les différents problèmes qui traversent leurs corps et leurs esprits dans une société qui s’adapte à cette multiplicité, plutôt que de médicaliser chaque anormalité du corps normal en en faisant un marché.
Donc oui, la ménopause, parlons-en, enlevons les tabous, mais sans nous laisser attraper dans une logique néolibérale où les personnes souffrantes vont finalement soutenir l’arrivée d’un nouveau marché médical qui individualise toujours plus la santé.
Références
[1] Abby Lippman, Néolibéralisme, néomédicalisation et individualisme: un mélange toxique pour la santé des femmes, Nouveaux cahiers du socialisme, N°12/2014.
[2] Encyclopédie critique du genre, dir. Juliette Rennes, La Découverte 2016
[3] Marilène Vuille, Séverine Rey, Catherine Fussinger, and Geneviève Cresson. La santé est politique. Nouvelles Questions Féministes 2 (Vol. 25), pages 4 à 15, 2006.
[4] Menstrual Madness and Ovary Removal in the 19th Century, 2020, https://www.ladyscience.com/features/menstrual-madness-ovary-removal-19th-century-2020
et Ovariotomy for menstrual madness and premenstrual syndrome–19th century history and lessons for current practice, John Studd, Gynecol Endocrinol, 2006.
[5] Note: On pourrait cependant évoquer le dépistage du cancer de la prostate. Ceci dit, le dépistage systématique pour ce cancer a justement été stoppé, nous y reviendrons dans un prochain article.

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